Saintonge 1.1: Poitiers

Cet automne nous sommes allés sur les traces des plus belles églises romanes de la Saintonge, une région magnifique située dans le sud-ouest de la France. Cet ancien pays du peuple gaulois des Santons situé entre la Charente et la Garonne est devenu une partie de la province romaine d’Aquitaine avec Saintes comme capitale.

Située à la frontière entre deux domaines: celui des capétiens (dynastie des rois de France après les Mérovingiens et les Carolingiens) et celui des plantagenêts (à la tête du royaume d’Angleterre) durant le bas Moyen-Âge, cette région est secouée par des luttes incessantes entre1150 et 1450 environ. Suite au mariage d’Aliénor d’Aquitaine (qui avait épousé en premières noces le roi de France Louis VII) avec Henri II Plantagenêt, à l’origine simple duc de Normandie devenu peu de temps après roi d’Angleterre, le duché d’Aquitaine passa sous la domination des rois d’Angleterre. Grâce à Alinéor, Henri Plantagenêt pu créer un vaste empire réunissant l’Aquitaine à la couronne anglaise. Cette situation plaça le roi de France en position d’infériorité territoriale et fut le prélude à des siècles de conflits entre les deux couronnes.

Aujourd’hui cette région se situe à cheval sur 3 départements: la Charente-Maritime, la Charente et les Deux-Sèvres. Le saintongeais, une langue attestée depuis huit siècle est toujours vivante. Elle est officiellement devenue Langue régionale de France dans le cadre de la lange d’öil.

Notre périple a donc commencé le samedi 20 septembre à Poitiers, date que je qualifierais d’ultime journée de l’été 2025, avec une soirée des plus douces. Prénommée la ville aux cent clochers, Poitiers s’avère représenter la Mecque de l’art roman.

Peinture de la ville de Poitiers assiégée en 1569, représentée par Gaspard de Coligny en 1619 (musée de la Croix)

Vue détaillée du château des ducs d’Aquitaine

Ce château entre-temps démoli, placé en haut et à droite de la vue d’ensemble précédente, a aussi été représenté dans «Les riches heures du duc de Berry». Le duc du nom de Jean de Valois qui y vécu, donna le mandat de publier ce livre de prières au début du 15ème. L’ouvrage entra dans la postérité pour la qualité exceptionnelle de ses enluminures (dont celle-ci).

Situation du château triangulaire au bord du Clain

Illustration du château tirée de «Les riches heures du duc de Berry»

Du château de forme triangulaire ne restent plus que les vestiges de deux tours d’enceinte. Le duc Jean de Valois était un mécène et amateur éclairé d’art et d’architecture qui fit une politique des Grands Travaux à Poitiers. A la fin du 14ème siècle, il déménagea du château dans le Palais des comtes sis au centre ville et le fit transformer et agrandir autour de la fameuse «salle des pas perdus» qu’avait faite construire Aliénor d’Aquitaine au 12ème siècle déjà, alors qu’elle y résidait.

C’est dans cette magnifique salle d’apparat qu’Aliénor et ses descendants recevaient l’hommage de ses vassaux.

Les baies vitrée de la grande salle témoignent de l’influence du style gothique, symbole de modernité, dans cette ville. C’est dans cette salle que se déroulèrent de nombreux événements liés à l’histoire de France. Le Palais hébergea longtemps l’administration du duché et devint Palais de justice après la Révolution.

Après ce clin d’œil admiratif à un splendide exemple d’architecture civile médiévale, rendons-nous en terrain religieux où la somptuosité des grands espaces fut aussi en vogue:

Notre-Dame-la-Grande, Poitiers et sa voute en berceau

Saint Hilaire-le-Grand, Poitiers et ses coupoles

Les églises de la Saintonge sont généralement des églises-halles (Hallenkirche). C’est-à-dire des églises où la nef centrale et les bas-côtés ont la même hauteur et sont couverts par un toit commun. Par opposition à l’église de type basilical, cette église ne possède pas de claires-voies, donc d’éclairage latéral supplémentaire de la nef centrale.

Ce principe de la création de grands espaces est encore mieux visible dans les églises à coupole.

Les églises d’origine romane de Saintonge ont été transformées dans un nouveau style: le style gothique, le chœur restant toujours roman, tout en conservant le principe de l’église-halle. Toutefois si l’on sort des villes pour s’aventurer à la campagne, ce que nous allons faire dans le blog suivant, on remarquera que les églises y restent toujours romanes, ceci probablement pour des raisons économiques.

En contre-partie, dans de plus grandes villes comme Tours et Bordeaux, nous trouvons de vraies basiliques gothique avec claires-voies éclairant la nef centrale et une couverture séparée des toitures décalées. Le chœur de ces églises romanes à l’origine a tout d’abord été arraché pour un maximum d’ouverture vers la lumière, et remplacé par une partie d’édifice translucide, permettant de se sentir comme au ciel….

La nef de la cathédrale de Saint Gathien en gothique flamboyant, à Tours

Vue de l’extérieur, comme le dit la Bible «Notre Dieu est une forteresse»

Cathédrale de St. André à Bordeaux

Ici on peut voir la partie de l’église située à l’entrée, vers le portail principal: quelques éléments romans ont été conservés.

Détail de la tour romane de la cathédrale de Tours qui a été conservée et gothisée, ce qui est fort économique.

Commençons notre visite du Poitiers roman avec l’église de Notre-Dame-la Grande, d’une taille plutôt modeste malgré son nom, mais d’un portail extraordinaire, vrai bijou de l’art roman grâce à ses sculptures d’une finesse incroyable illustrant toute l’histoire de la Bible, depuis Adam et Eve jusqu’à la naissance de Jésus. Suite à la restauration en cours, nous n’avons malheureusement pas pu entrer dans l’édifice.

L’intérieur est décoré de façon semblable à l’abbatiale de St Savin datant de la même époque et que voici:

Les peintures sur les murs et les piliers, la variété des motifs et l’harmonie des tons sont exceptionnels.

Continuons notre périple dans Poitiers avec la cathédrale St-Pierre, une oeuvre gothique, dont seul le choeur est resté roman.

Vue de la place devant la cathédrale avec la façade et le clocher gothiques.

Vue de la façade avant

Le portail magnifiquement sculpté affiche une rosace d’une grande finesse.

Vue de l’intérieur de la cathédrale

La nef principale est plus élevée que les deux nefs latérales. Au bout de l’axe centrale on perçoit le chœur roman.

L’église de Ste Radegonde affiche les mêmes caractéristiques stylistiques: roman dans le chœur, gothique pour le reste du bâtiment.

Portail d’entrée de Ste Radegonde

Ste Radegonde est une personnalité admirable, particulièrement vénérée à Poitiers. Radegonde, née en 518 en Thuringe, morte le 13 août 587 à Poitiers, est une princesse thuringienne, devenue reine des Francs en épousant Clotaire Iᵉʳ, fils de Clovis. Radegonde figurait dans le butin attribué à Clotaire et comme elle était très belle, Clotaire décida de l’épouser. Très pieuse, Radegonde menait une vie de prière et d’austérité que son époux au train de vie plein de violence et de débauche supportait difficilement. Clotaire ayant fait assassiner le frère de Radegonde, cette dernière décida de le quitter et de continuer sa vie comme religieuse. Elle se rendit à Poitiers où elle fit bâtir un monastère de religieuses, et s’y retira, en y vivant en simple moniale. Le monastère prit le nom de Sainte-Croix. Lorsque Radegonde mourut le 13 août 587, son monastère comptait 200 religieuses. Son biographe, Venance Fortunat, décrit sa beauté et sa bonté.

Sculpture de Sainte Radegonde à côté de son tombeau, dans la crypte de l’église.

Façade arrière de Ste Radegonde où l’on peut distinguer la partie romane du chœur avec sa couverture en pierre.

Vue de l’intérieur

Le choeur roman attire de loin l’attention avec ses couleurs chatoyantes. Approchons-nous….

Voici un détail des piliers admirablement peints du chœur. Dessous, dans la crypte, se trouve le tombeau de sainte Radegonde.

Vue panoramique des deux églises de Saint Pierre et Sainte Radegonde)

Vue intérieure de l’église de Saint-Jean de Montierneuf

Un peu plus loin, en contrebas, se situe l’église de Saint-Jean de Montierneuf. De style roman à l’origine, cette église faisait partie du couvent du même nom (1705) affilié à l’ordre de Cluny. Elle fut détruite et reconstruite à plusieurs reprises, ce qui explique son chœur gothique. Caractérisée par des nefs à berceau, elle est imposante de simplicité et admirable par la facture de ses murs de maçonnerie.

Vue détaillée du chœur

Faisons un plongeon en arrière de l’époque romane jusqu’à l’époque romaine: un peu plus loin, en contrebas de Ste Radegonde se situe le baptistère de St-Jean, une construction romaine datant de 460 ap. J.C, aux proportions admirables, décorée de fresques hors commun.

Pénétrons à l’intérieur: au milieu nous voyons les fonts baptismaux. Dans les absides sont entreposés les plus beaux sarcophages mérovingiens de la ville.

Vue intérieure en direction de l’entrée, le niveau de l’église a été abaissé.

Vue détaillée d’une fresque du plafond.

Continuant notre découverte de la ville, nous traversons la rivière du Claim qui entoure le plateau sur lequel est placée la vieille-ville, la protégeant efficacement des agresseurs. Nous grimpons sur la colline des Dunes d’où la vue est splendide. C’est le même point de vue que celui choisi pour la peinture de la ville placée en première illustration de ce blog.

Là se situe un autre bijou: l’hypogée de l’époque romaine, placé au bord de la route menant à Bourges. Ce monument semi-enterré fait partie de la vaste nécropole des Dunes comportant plus d’une centaine de tombes. Les défunts des classes aisées étaient ensevelis dans des mausolées ou hypogées hors des murs de la ville, le long des principales voies de communication. Cet hypogée a été réaffecté plus tard, entre le 6ème et le 8ème siècle, comme sanctuaire mérovingien. Le prénommé «Mellebaude» dont on peut lire le nom gravé dans la pierre, a embelli cet hypogée. Mellebaude était probablement un riche orfèvre de la ville et signa une des étapes de construction de cet hypogée. Il s’y fit enterrer ainsi que toute sa famille.

Vue intérieure de l’hypogée

Les escaliers donnant accès à la chambre funéraire ainsi que le cadre de la porte sont de facture remarquable.

Détail des marches menant à la chambre funéraire

Vue de la tombe et de son accès en direction de l’entrée. Au premier plan, les différents sarcophages déposés dans cette chambre.

Si l’on grimpe jusqu’au sommet de la colline des Dunes, on y découvre un splendide dolmen, qui s’est probablement affaissé avec le temps.

Dolmen de la Pierre levée

Ce monument placé en haut de la colline des Dunes signalise aussi que ce lieu-dit est une nécropole depuis l’époque néolithique.

Il est temps d’élargir le rayon de nos prospections vers l’est de la ville, en direction des petites villes de St-Savin et de Chauvigny, siège de constructions époustouflantes. Rendez-vous dans le blog suivant!